Se promener sans but sur une corde, la poétique des arts spatiaux

Publié le 15 Août 2014

En cette saison on voit de plus en plus, dans les parcs, de pratiquants de slackline tendre leurs sangles entre deux arbres et évoluer à quelques centimètres du sol... ou plus si affinités. J'avoue que la contemplation de cette activité a immédiatement provoquer l'envie d'essayer et à ce jour elle est encore sur ma liste des choses à expérimenter...

Une des dernieres promenades de Henry's le funambule stéphanois à presque 80 ans sur le câble du chevalement du Puits Couriot, au musée de la Mine de Saint-Étienne.

Une des dernieres promenades de Henry's le funambule stéphanois à presque 80 ans sur le câble du chevalement du Puits Couriot, au musée de la Mine de Saint-Étienne.

En attendant de poser le pied sur un fil, je suis tombé, il y a peu de temps, sur une émission, sur les funambules, qui a grandement élargi ma perception de cette pratique élevée au rang de discipline artistique. Marcher sur un fil n'était pour moi, aveugle que je fus, qu'une prouesse technique, un numéro de cirque. L'interview dont je vais vous partager les meilleurs morceaux m'a ouvert les yeux sur la portée poétique de cet art et les véritables leçons de vie que ces virtuoses arrivent à tirer de leurs déambulations aériennes.

Jean Lalanne dit Navarin le Fameux, maître "danseur de corde", enseigna son art au duc d’Artois (futur Charles X) ici à l'entraînement.

Jean Lalanne dit Navarin le Fameux, maître "danseur de corde", enseigna son art au duc d’Artois (futur Charles X) ici à l'entraînement.

L’étymologie d'un mot en dit beaucoup plus que le mot lui même.

Funambule vient du Latin FUNIS (la corde) AMBULARE (se promener sans but).

"Se promener sans but sur une corde" la poésie de ce geste éclabousse quand on y pense !!!

"Le funambule" par le magnique Gilbert Garcin ( http://www.gilbert-garcin.com/ )

"Le funambule" par le magnique Gilbert Garcin ( http://www.gilbert-garcin.com/ )

Denis Josselin danseur, formé à l'école du cirque d'Annie Fratellini et du mime Marceau, est devenu funambule presque par hasard. L'artiste ne cherche pas l'exploit mais à créer un univers poétique. Voici comment il parle de son art :

« Lorsque j’étais chez Fratellini, je remarquais que les narines d'un des funambules se dilataient durant sa performance. Je pensais que cela devait être dû au stress je l’interrogeais tout de même à ce sujet il me répondit : "ne sens-tu pas l'air ???". L'air n'a pas la même odeur selon la hauteur. On apprend à sentir l'air en tant que matière, de même que la lumière. Le feu possède une vibration (D.Josselin réunit dans son spectacle le fil et la pyrotechnie), il y a un rythme à trouver pour passer au-dessus de la flamme et être en harmonie avec elle.

Aller plus haut permet de percevoir la matière différemment. A 80 mètres l'air est... fabuleux »

« Le travail du fil, n'est pas une confrontation à la mort, c'est une confrontation à la vie »

Denis Josselin

A propos de la peur perché sur un fil a 80m :

« On parle toujours de la notion de peur à propos du funambulisme, mais je réponds simplement : mettez vous au sol, levez les yeux au ciel, prenez vous pour un oiseau, est ce que vous avez peur ?

Non vous êtes dans la joie dans la sensation d’envol »

Quel est le rôle du balancier ? :

« Le balancier est un complice, un compagnon sur le fil, il est à mes yeux comme des antennes. Je lui fait dessiner des formes dans l'espace afin de percevoir cet espace. Il n'a pas à être lourd, c'est l'amplitude, l'envergure qui compte. Debout sur un pied, les bras le long du corps ou les bras ouverts, la sensation n'est pas la même, pourtant les bras font le même poids.

Le balancier sert à se centrer en toute légèreté »

Denis Josselin a 25m au dessus de la Seine

Denis Josselin a 25m au dessus de la Seine

Être en équilibre :

« Le travail du funambule n'est pas un travail sur l’équilibre ! Trouver l’équilibre parfait est la chose la plus impossible qu'il soit. Notre pratique est plus un travail sur le déséquilibre et c'est là que réside le plaisir de la chose. Être à la recherche de l’équilibre c'est être a la recherche d'un absolu inatteignable. Le fil permet de jouer avec le déséquilibre c'est là que l'on peut atteindre des moments de grâce. Cela nécessite une certaine forme de lâcher-prise. Il arrive, cependant, durant un instant, que l'on soit "placé",

c'est presque inquiétant comme sensation, car on se rend compte que l'on vient de se rattraper d'une position où l'on avait touché ce point d'équilibre»

Relation avec le fil :

« Les câbles sont très réceptifs, ils amplifient ce qu'on leur transmet. Ainsi lorsque mes élèves me disent qu'ils n'y arrivent pas car "le câble tremble" je leur fait constater que, sans personne dessus, la câble est immobile. C'est le funambule qui génère sa peur dans la câble. Le câble est le miroir de ce que l'on est. La relation avec le fil ne peut pas être un bras de fer, il faut transmettre au câble de la douceur et de la tendresse. Si vous essayez d'entrer dans un rapport de force avec le câble ce dernier vous éjecte et c'est la chute.

Il n'y a pas d'autres manières que l'amour et de l'affection comme manière d'entrer en relation avec le fil. »

Philippe Ramette, "Promenade irrationnelle", 2003.

Philippe Ramette, "Promenade irrationnelle", 2003.

Il n'est certes pas donné à tout le monde de déambuler sur un fil mais il m'a semblé que les principes de cet art sont très proches de ceux propres à la pratique martiale.

Ils peuvent aussi nous permettre de prendre du recul sur le fait que vivre consiste au fond à "se promener sans but sur un fil" (certes l'image peut paraître un peu trop sirupeuse mais j'assume)

- Être sensible au monde qui nous entoure

- Dans la joie plutôt que dans la peur

- Dans la légèreté plutôt que dans le rapport de force

- En assumant la précarité, l'impermanence de notre présence sur ce fil

- Être au final en harmonie avec ce qui nous porte, en l'aimant plutôt que de le craindre.

Tout cela fait un peu sermon du dimanche mais je trouve que ça vaut la peine d'essayer de vivre comme un funambule.

Bonne promenade ... sans but !

Et comment aborder les funambules sans la mélodie de Jean-Roger Caussimon dans les oreilles ??!!

LE CHEMIN EST LE BUT !

Chögyam Trungpa

"Chaque pas vers un but doit être lui-même un but ... Rien n'a plus de valeur qu'aujourd'hui."

Goethe

Rédigé par Remi Samouillé

Publié dans #BUDO & BOUTS D'ARTS !, #MAIS PAS QUE...

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Commenter cet article

LE PUMA 16/08/2014 14:03

Cet article nous aide à quitter nos semelles de plomb, difficiles à abandonner au coeur de cet été où les médias ne nous envoient que des messages de la haine entre les hommes Merci pour cette poésie de la légèreté évoquée à travers les pratiquants du funambulisme et des artistes tels que Ramette et Jean Roger Caussimon. La légèreté n'est pas l'indifférence mais une manière différente d'être au monde.