AKEJI SUMIYOSHI, Le «Trésor Vivant» des montagnes de Kuramayana

Publié le 1 Août 2014

Les mondes des "Arts-Martiaux" ou des "Beaux-Arts" sont souvent habités par des hommes et des femmes dotés de personnalités que l'on qualifie d'originales. Akeji Sumiyoshi: Budoka, maître de calligraphie, chaman, est l'une de ces figures hors du temps.

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Raymond Voyat a réalisé un ouvrage avec Akeji senseï : Le Sabre et le Pinceau, (réunissant certaines de ses œuvres et des poèmes tirés des grandes anthologies impériales des VIIIe, Xe et XIIIe siècles, des billets votifs des temples shintô et des enseignements des maîtres en arts martiaux.) On doit à ce spécialiste de la culture japonaise, les rares informations biographiques sur ce personnage considéré comme « trésor vivant » au Japon. Cet article est en très grande partie construit sur la base de ce précieux travail.

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Avant de calligraphier Akeji senseï prépare le lieu de sa création lors d'un rituel de purification nécessitant l'utilisation de l'antique sabre de sa noble lignée qui siègeait à la cour. (Photo Hervé Desvaux)

Avant de calligraphier Akeji senseï prépare le lieu de sa création lors d'un rituel de purification nécessitant l'utilisation de l'antique sabre de sa noble lignée qui siègeait à la cour. (Photo Hervé Desvaux)

« Akeji senseï est né à Kyoto, en 1938, à Uchino, sur les lieux d'un ancien palais impérial détruit, à l'exemple de certains maîtres spirituels, sa vie, entourée de mystère, ne se réduit pas à une série de repères événementiels, mais se compose d'une succession d'initiations.

À partir de l'âge de 3 ans, il est placé chez un de ses grands-pères, qui vit dans la montagne de Kuramayama. Celui-ci l’initie dès son plus jeune âge aux Budo et le sensibilise à l'Art du pinceau.

Plus tard, il approfondit le bouddhisme, étudie et pratique le Zen. Adolescent, entamant un sorte de Musha-Shugyo, il est accueilli dans des sanctuaires shintô, des servants de sanctuaires shinto lui enseignent la pharmacopée traditionnelle, le pouvoir des « simples ». Étudiant les traditions les plus anciennes du Japon, il en vient à se familiariser avec les pratiques chamaniques.

Il va également à la rencontre de la pensée occidentale en achevant ses études à l'université de Kyoto ou il y termine son droit. Puis, il s'inscrit à l'université de Shimane où il étudie la chimie et les sciences-naturelles. Ses goûts et sa curiosité le poussent vers une synthèse entre les disciplines orientales et les sciences occidentales, dans une sorte "d'humanisme Orient-Occident ".

A moins de 30 ans, jeune diplômé alors qu’il vit retiré dans les montagnes d'Izumo, il répond à l’appel du Premier ministre d'alors, Ichirô Hatoyama, qui le fit ensuite entrer dans un groupe de réflexion sur l’avenir du Japon.

En 1965, suite à l’annulation d’une conférence Afrique-Asie à Alger il se rend en France, où il reviendra plusieurs fois à l'occasion de présentations de ses œuvres, ainsi qu’au Liechtenstein, en Espagne et en Allemagne.

Aujourd'hui, Akeji vit et travaille à Kyoto. Il habite au nord de l'ancienne capitale, à Himuro, hameau reculé accroché aux flancs du Kuramayama, dans un ancien refuge forestier où les bûcherons venaient s'abriter. Avec son épouse, il y mène une vie retirée, presque totalement en autarcie. »

Akeji Sumiyoshi & son épouse Asako (photo Hervé Desvaux)

Akeji Sumiyoshi & son épouse Asako (photo Hervé Desvaux)

Voila comment Raymond Voyat décrit le quotidien du maître dans l'étude qu’il lui a consacré:

« […] Après sa toilette matinale à l'eau glacée d'une source captée plus haut dans la forêt, il s'adonne à la cueillette de baies, de plantes, chasse au sabre le daim ou le sanglier, gibier dont il ne dédaigne pas la chair mais prend soin de ne jamais les faire souffrir. Ou alors il ramasse du bois et des écorces qu'il utilise pour réparer son ermitage. S'il pêche volontiers, il ne pratique pas la culture des terres. Parfois, il s'en va dans la montagne pour de longues expéditions qui exercent à la fois le corps et l'esprit, recueillir dans la montagne graines, fleurs, fruits, écorces, racines, dont il extrait des matières tinctoriales par dessiccation, broyage, distillation ou fermentation, selon des procédés traditionnels ou originaux tenus secrets. Les couleurs mélangent souvent des bruns, des roux, des violets, mais aussi des gris, des bleus, rappelant les champs, les rizières, les rochers, le bois, l'eau et le ciel. Il en va de même des pinceaux, taillant un manche de bois adapté à sa main et jusqu’à la composition de la mèche, provenant de différents animaux : cheval, sanglier, cerf, blaireau, renard, ainsi que le papier 100% végétal qu'il fait sécher au vent, le soumettant au clair de lune ou à l'éclat de la neige. La valeur symbolique du mélange est importante aussi puisque l'âme des animaux demeure active dans l'objet. Même sous des trombes d’eau, Akeji se plonge chaque soir dans sa baignoire : une marmite en fonte bordant sa cabane, accrochée aux flancs du mont Kuramayama. Le savon dans une main, le parapluie dans l’autre. Et puis, dans une solitude que peuplent la voix du vent dans les cèdres ou le fouinement de quelque bête en quête de proie, il travaille à ses œuvres en suivant de son auvent le jeu de la lumière au gré des heures et des saisons. […] »

... ramasse du bois et des écorces qu'il utilise pour réparer son ermitage (photo Hervé Desvaux)

... ramasse du bois et des écorces qu'il utilise pour réparer son ermitage (photo Hervé Desvaux)

Tout les jours à 15h il pratique Chadō (茶道), l'art de la cérémonie du thé ! (photo Hervé Desvaux)

Tout les jours à 15h il pratique Chadō (茶道), l'art de la cérémonie du thé ! (photo Hervé Desvaux)

Les couleurs mélangent souvent des bruns, des roux, des violets, mais aussi des gris, des bleus, rappelant les champs, les rizières, les rochers, le bois, l'eau et le ciel. (photo Hervé Desvaux)

Les couleurs mélangent souvent des bruns, des roux, des violets, mais aussi des gris, des bleus, rappelant les champs, les rizières, les rochers, le bois, l'eau et le ciel. (photo Hervé Desvaux)

Et puis, dans une solitude que peuplent la voix du vent dans les cèdres ou le fouinement de quelque bête en quête de proie, il travaille à ses œuvres en suivant de son auvent le jeu de la lumière au gré des heures et des saisons. (photo Hervé Desvaux)

Et puis, dans une solitude que peuplent la voix du vent dans les cèdres ou le fouinement de quelque bête en quête de proie, il travaille à ses œuvres en suivant de son auvent le jeu de la lumière au gré des heures et des saisons. (photo Hervé Desvaux)

Lors d’une exceptionnel entretien filmé (ayant disparu du net) Akeji senseï aborde certains points de son travail. J'en donne ici une retranscription qui permet de pénétrer un peu plus son fabuleux univers :

« A l’origine, au Japon, avant l’arrivée des « senjimon » (mille caractères importés de Chine). il n’ y avait pas d’écriture en tant que telle sur l’archipel. Il n’y avait que quelques idéogrammes eux aussi importés. Ainsi le caractère « champ » les gens n’imaginaient pas l’image d’un champ, en le voyant ils pensaient que ce caractère contenait une force. Alors ils l’inscrivaient sur des planches de bois, puis l’enterraient dans leurs champs pour avoir de bonnes récoltes. Les écrits n’étaient pas destinés à la lecture mais plus comme des signes magiques. En poussant dans cette direction les écritures concrètent usuelles n’ont plus de sens. Elles sont de ce point de vue abstraites et illisibles. Mon travail se situe dans cette perspective, ma calligraphie est une tentative de faire revivre ces écritures oubliées. Je calligraphie leur sens aujourd’hui perdu. Les mots et les langages changent et disparaissent à gré des époques. Il est parfois nécessaire de les ressusciter.

J’ai personnellement il y a 30 ans ramené à la vie le mot MONO NO KE « 物 の 怪 » (l'esprit des choses), que seuls les spécialistes connaissaient et dont on a fait un film depuis : (il s’agit bien-sur du succès international "Princesse Mononoké" du célébrissime Hayao Miyazaki ami d'Akeji, qui à relancé ce mot dans le langage contemporain) J’utilise des mots qui ne sont plus utilisés à dessein, notre époque en a besoin. Même si leur sens n’est plus compris, il est important qu’on les ressente, qu’on les contemple. Il n’est même pas nécessaire de les lire.

Lorsque je m’apprête à calligraphier, je manipule le papier avant de l’utiliser, pour lui faire faire du bruit afin que mon âme y pénètre. Je le vénère et le traite comme s'il était un sabre. La Voie de l’encre et la Voie du sabre nécessitent toutes deux un mouvement perpétuel d’aller vers l’Infini et de retour au Centre. »

La Voie de l’encre et la Voie du sabre nécessitent toutes deux un mouvement perpétuel d’aller vers l’Infini et de retour au Centre (Photo Yutaka Sumiyoshi))

La Voie de l’encre et la Voie du sabre nécessitent toutes deux un mouvement perpétuel d’aller vers l’Infini et de retour au Centre (Photo Yutaka Sumiyoshi))

Maître Akeji est le premier à avoir introduit la couleur dans l'art de la calligraphie (Je n'ai volontairement mis qu'un exemple de ses réalisations dans l'article car selon moi l'écran d'ordinateur affadit ce qui fait la beauté de ce genre de productions)

Maître Akeji est le premier à avoir introduit la couleur dans l'art de la calligraphie (Je n'ai volontairement mis qu'un exemple de ses réalisations dans l'article car selon moi l'écran d'ordinateur affadit ce qui fait la beauté de ce genre de productions)

Dans le dernier numéro de POLKA #25 un article lui est dédié on y apprend que si le respect du "Mono No Ke" (l'Esprit des choses) régit son art le deuxième pilier de sa pratique est le "Mono No Fu" (l'Esprit des guerriers) et il raconte que : « Personne ne sait comment prononcer mon nom en écriture idéographique. On appelle cela "imima" (cacher le nom) c'est une ancienne technique de samouraï pour éviter que le vainqueur d'une bataille ne vole l'identité de son adversaire.»

Maître Akeji n'a ni disciple ni enfant son seul héritage sont ses œuvres et ses carnets d'inspiration nocturnes « Il y en a des piles » confie son épouse qui sait que 3h de sommeil suffisent à son génie de mari. le temps le futur n'est pas le souci de maître Akeji ou tout du moins il fait office de troisième pilier à travers la contemplation du Mono No Aware que l'on pourrait traduire non sans difficulté (l'Esprit d’empathie envers l’impermanence des choses)

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Akeji Sumiyoshi fait partie de ceux qui rendent vivant et vibrant l'art de l'encre au 21eme siècle à l'instar de Fabienne Verdier, ou de Zao Wou Ki.

Les photos illustrant l’article sont toutes d'Hervé Desvaux et issues d'une exposition toujours d’actualité jusqu’au 21 septembre 2014 à Aubenas mettant en parallèle des images du maître au quotidien & ses œuvres.

L'ouvrage de R.Voyat & maître Akeji

L'ouvrage de R.Voyat & maître Akeji

Rédigé par Remi Samouillé

Publié dans #BUDO & BOUTS D'ARTS !, #COIN LECTURE, #PORTRAIT

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Blue_vador 18/10/2014 07:37

Très chouette l'article !

Remi Samouillé 18/10/2014 10:40

Merci pour la Lecture ;)

coco 03/08/2014 07:17

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