Autorité & Enseignement, de Thierry Marx à la fessée !

Publié le 13 Mars 2015

Il bourgeonne sur la toile beaucoup d'articles sur les notions d'Autorité & d'Enseignement.

Dans le contexte propre aux art-martiaux (mais pas que), la transmission se fait de maître à élève. Beaucoup se crispent sur le terme maître ou sensei propre au Japon (先生 celui qui était là avant). Certains élèves ne peuvent supporter le poids de ce mot, mais il existe aussi des enseignants refusant de se voir interpelés par ce qualificatif. Pourtant il n'y a pas de quoi en faire une maladie, reconnaissons qu'en quelques siècles de maître Gims à maître Capelo ce terme a hélas perdu l'envergure que revêtait le titre des maîtres d'armes d'antan.

Je ne peux parler à la place des autres ni ne veux juger mais, cette gêne face à ce qui n'est qu’un mot signifiant une fonction, apriori méritée, m'a toujours semblé illogique.

Comme élève, je n'ai jamais eu de problème à désigner la maestria de celui en qui je reconnaissais la compétence de pouvoir transmettre un savoir. Non par vocation masochiste, simplement par constat d'un état de fait. D'ailleurs souvent un maître ne s'impose pas, il se choisit, tout étudiant digne de ce nom se doit de passer au crible le dit maître avant de lui accorder ce titre. Sans y souscrire, j'arrive à intégrer intellectuellement la frilosité qu'ont les personnes qui se refusent à nommer un homme, que l'on ne connait pas ou, au contraire, que l'on connait bien, qui parfois est un ami, par un mot aussi lourd de sens.

J'avoue, cependant, avoir plus de mal à comprendre les enseignants qui rechignent à endosser un mot définissant leur statut. Entre la fausse modestie et la vraie prétention. il existe selon moi un espace donnant la possibilité d'assumer un rôle en toute simplicité et humilité, en assumant sa charge. Il me vient parfois à penser que, refuser le mot, revient à refuser le devoir qui en découle ou pire reconnaître implicitement ne pas en être capable. Bien sûr le titre ne fait pas forcément le talent, pas plus que le grade la compétence.

Occuper la place de maître, ou tout simplement d'enseignant ne suffit pas. Au cœur de ce qualificatif se cache une mission : Transmettre, former et non formater. Aider l'autre à avancer, montrer un chemin mais lui laisser faire le cheminement.

Mon vécu de l'enseignement se résume à un poste de prof d'arts dit plastiques (comme je hais ce nom) en collège. Cette expérience me permit de voir que bien souvent la pédagogie officielle ne permet aucune transmission, bien au contraire. Elle se résume à un gardiennage doublé d'un gavage.

Ayant pratiqué il y a bien longtemps cette odieuse activité sur les oies, dès mes débuts je me suis toujours refusé à réitérer la chose sur des élèves. Un cours d'arts-plastiques est un monde particulier, il est souvent convenu au sein des élèves (et même du corps enseignant) que l'heure d’arts-plastiques est une période récréative plutôt que créative, un no man's land éducatif. Sentiment d'autant plus renforcé lorsque que l'on récupère des classes dégoutées de la matière et tendues par une pseudo discipline aussi incohérente qu’inefficace d'un prédécesseur blasé. Alors vient naturellement la nécessité de faire preuve d'autorité avant de commencer à tenter de transmettre quoi que ce soit.


Je ne prétends pas avoir la science infuse et il n'existe pas de recette magique d'autant que le problème possède des ramifications qui dépasse la cadre de cet article. Le fait est que ces années me confortèrent dans l'élaboration d'une autre forme d'enseignement et d'une réflexion sur l'autorité plus subtile.

Un jour, alors que j'avais quitté le métier, je suis tombé sur un documentaire intitulé "Enseigner & Former : l'Autorité" parmi les témoignages, celui de Thierry Marx un des plus grands Chefs cuisiniers français, me toucha particulièrement. Sa vison de l’enseignement et de l'autorité résonnait parfaitement avec ce que j'avais essayé de mettre en place dans mes cours, avec un résultat allant au-delà de mes attentes.

Je vous invite à lire et écouter comment ce maître ès cuisine, manager, vétéran casque-bleu mais également artiste-martial (puisque pratiquant toujours le kendo, le judo, le jujitsu) envisage cette notion d'autorité dans le cadre de la transmission d'un savoir-faire et des ponts qu'il tend entre le dojo et la salle de classe et applique plus généralement à toute situation en société.

Thierry Marx

Thierry Marx

Tout d'abord un article publié dans Challenges en 2012 :

Le chef du Mandarin Oriental, Thierry Marx, raconte comment les techniques de combat lui ont ouvert la voie de la sagesse, souplesse et persévérance. Une philosophie qui l'a aidé à surmonter les épreuves de la vie.

« Je suis un authentique gamin de Ménilmontant. Lorsque j'étais enfant, le choix était limité: c'était foot ou judo. Je détestais le premier, le second m'attirait, persuadé, de façon un peu simpliste, du haut de mes 6 ans, qu'un sport de combat est une arme efficace pour se tirer de toutes les situations. Erreur! Apprendre à courir eût été plus efficace. Il me fallut attendre d'avoir 13 ou 14 ans pour ressentir un vrai déclic, que dis-je, la révélation. La mode était alors aux films de kung-fu. Je me suis rendu au cinéma en croyant voir un Bruce Lee, mais je suis tombé sur La Légende de Musashi, premier volet de la trilogie « Samuraï » de Hiroshi Inagaki. A l'écran, je découvris avec stupeur un homme extraordinaire tout à la fois guerrier, artiste, mystique, intellectuel, un homme à l'apogée de sa pratique et au summum de sa liberté, n'aspirant qu'à une mort glorieuse. J'avais trouvé ma voie.

Depuis, les années ont passé et j'ai emprunté le chemin ouvert ce jour-là. Je pratique trois fois par semaine le jujitsu, le judo et le kendo. Il m'arrive de donner des cours privés. Dans un club bordelais que j'animais, les pratiquants ignoraient mon métier de chef. Deux fois par semaine, avec Pierre Delorme, auteur de livres sur l'esprit du budo (les arts martiaux), j'aime me ressourcer avec la technique ancestrale si précise et si exigeante du maniement du sabre de kendo. Enfin, chaque semaine, je retrouve avec bonheur les combinaisons de gestes très purs du muay thaï (boxe thaïlandaise).

Je me souviens encore précisément de mon émotion en entrant au Kodokan de Tokyo, la toute première école de judo ouverte par le fondateur de cette discipline, Jigoro Kano. Bien que ceinture noire, j'avais parfaitement conscience que n'importe laquelle des ceintures marron qui s'y trouvaient m'eût terrassé sans peine. Le profond respect de la hiérarchie est une valeur essentielle du judo. Mais ce respect est parfaitement réciproque: lorsqu'un maître présente un kata (geste technique), il se met au niveau de son élève, jamais au-dessus. S'il joue le rôle d'uke (celui qui subit l'attaque), tandis que son disciple est tori (l'attaquant), il accepte implicitement et symboliquement de perdre, de la même façon qu'il consent à être un jour dépassé par cet élève. Ce sera sa récompense et la preuve que son désir et son travail de transmission auront trouvé leur accomplissement.

On murmure parfois au dojo (lieu d'entraînement) que "la ceinture noire est le premier grade du débutant", car il faut continuer sans relâche à s'entraîner sans jamais s'estimer quitte du travail à fournir... Affronter une ceinture blanche en randori (combat) n'est d'ailleurs pas chose aisée, le débutant s'accrochant au mieux de ses forces et de ses connaissances, rendant bien hasardeuses les opportunités de lui montrer de beaux mouvements techniques.

Il régnait dans les lieux de mon adolescence, Ménilmontant puis plus tard Champigny, la même violence que dans les cités "sensibles" d'aujourd'hui. Dans la rue, la règle était on ne peut plus simple: seul le plus fort avait raison! Rien de tel dans les arts martiaux. La signification littérale de judo est: voie de la souplesse et non pas voie de la force, ni voie de l'attaque. Cette discipline prône l'esquive, l'inertie face à la provocation, la prudence et la vigilance. Morihei Ueshiba, qui était de constitution fragile et ne mesurait qu'1,56 mètre, inventa l'aïkido, pour ne générer que le minimum de traumatismes sur l'adversaire. Son art vise à immobiliser et maîtriser, et non à infliger une correction. Ainsi, la plupart des écoles d'aïkido refusent la compétition, préférant cultiver la seule pratique du "beau geste". S' appuyant essentiellement sur la "spirale dynamique" ou technique de l'esquive, le principe de l'aïkido est d'économiser ses gestes, et donc son énergie, en évitant les mouvements parasites et en limitant les points de force inutiles.

La pratique du budo ne se résume donc pas à un acte sportif. Les arts martiaux sont empreints d'une sagesse et d'une philosophie de vie où se retrouve tout l'enseignement des maîtres. L'utilité de cette philosophie mêlant souplesse, patience, réflexion et humilité ne se limite pas au seul tatami, mais trouve son prolongement dans toutes les situations du quotidien, face aux parents, amis et collègues de travail. Je mets en oeuvre la spirale dynamique lorsque je refuse de me braquer contre cette étiquette de "cuisine moléculaire" qui éveille autant d'enthousiasme qu'elle déclenche d'hostilités. Car, au fond, qu'est-ce que la cuisine moléculaire? Rien. Un sachet de thé jeté dans l'eau bouillante qui agite des molécules. J'ironise souvent avec un "soyez molécools", lancé à mes compagnons trop épidermiques. Que le débat se fasse et s'épuise, que les arguments se développent, fussent-ils de mauvaise foi. Il faut rester serein, ouvert et prendre du recul sous peine de se ridiculiser inutilement. "Le jour où tu auras les poings serrés" signifie en chinois le jour de ta mort, et symbolise le repli sur soi, la fermeture aux autres, la fin de toute vie. "Etre pour" ou "être contre", cela revient seulement à se donner l'impression d'exister, alors qu'il me semble plus raisonnable, pour être pleinement vivant, de laisser les arguments contradictoires se développer et d'accepter de reconnaître qu'on a tort, le cas échéant. Ne rien imposer à personne, juste proposer. C'est la stratégie de la souplesse, celle du judo. Elle tend à un équilibre complexe entre l'excès de mouvements, donc la déperdition inutile d'énergie, et le repli excessif, la fuite.

Un autre fondement de la sagesse du budo est d'être non pas dans le désir du geste mais dans le geste lui-même. C'est-à-dire dans la vérité. On apprend en posant son pied au bon endroit. Ne pas se contenter d'être dans le désir, mais faire les choses avec patience et détermination sans jamais subir me semble une saine philosophie. Elle fut salvatrice pour moi en raison de mon parcours chaotique et émaillé d'échecs parfois lourds. Difficile à l'adolescence d'encaisser un cinglant "l'école d'hôtellerie, ce n'est pas pour des gens comme vous", assorti de l'obligation de se rabattre sur un certificat de mécanique générale et de passer huit heures par jour à dégrossir à la lime des pics en acier... Difficile aussi de reprendre les cours du soir à 25 ans pour acquérir un niveau scolaire minimal. Très difficile, enfin, de devoir fermer deux entreprises...

Durant toutes ces épreuves, la philosophie des arts martiaux m'a soutenu, m'instillant la force de dépasser l'échec et d'en chercher le pourquoi sans y mêler inutilement d'affect. Je songe souvent à l'exemplaire Miyamoto Musashi, merveilleux sabreur du XVIIe siècle, obligé d'affronter un adversaire, Kojiro Sasaki, le dépassant de 30 centimètres. Au lieu de se lamenter ou de trembler de peur, il fit preuve de réflexion et triompha grâce à sa créativité: en concevant un sabre spécial (bokken) immense et en se plaçant de manière à ce que son adversaire soit aveuglé par le soleil en levant les yeux au cours du combat.

La créativité est la base du budo et de toute chose. La réussite en affaires ne peut s'inscrire que dans le cadre d'une réussite de vie globale, un équilibre qui inclut de s'intéresser aux autres, à l'art et aux nourritures spirituelles, indispensables à l'éclosion de cette créativité. Tous les grands samouraïs non seulement maniaient magistralement le sabre, mais versaient dans la peinture, la sculpture, l'art de la calligraphie ou celui du bonsaï... Je plains ceux qui remplissent leur existence de leur seul travail, sans vie familiale épanouie ou passion extérieure. Je les nomme les "éléphants dans la pièce", car ils gênent le passage et leur assiduité s'avère stérile. Ils freinent la progression de leur service et s'épuisent souvent en quelques semaines.

Pour repérer ces "éléphants", il est crucial d'être totalement ouvert sur autrui. "Je te vois du bout de mes doigts", me disait un de mes maîtres à Osaka. Très âgé et presque aveugle, il avait cette délicatesse et cette précision du toucher: il "sentait" parfaitement les gens. Aujourd'hui, je tente moi aussi de "gérer du bout des doigts" les 400 individualités qui oeuvrent au Mandarin Oriental, d'être attentif et de répondre à leurs envies, à leurs doutes. Impossible désormais de manager les équipes comme on le faisait il y a trente ou quarante ans. La "course au CV" que nous pratiquions lorsque j'étais apprenti, multipliant les passages dans de prestigieuses maisons, travaillant 72 heures par semaine pour des salaires dérisoires, est révolue. Si dans notre métier, près de 54.000 offres d'emploi ne sont pas pourvues, c'est bien parce que les jeunes ont cessé d'être carriéristes.

Certains ont beau clamer que "notre système de formation est le bon et qu'il faut le conserver", ils sont dans l'erreur! Le modèle valable au XXe siècle est-il encore légitime au XXIe, au regard des changements de la société? Comment penser que des jeunes acceptent de travailler de 8 à 15 heures et de 18 heures à minuit pour un modeste salaire? Soyons réalistes et logiques: dans les cuisisnes du Mandarin Oriental, ceux qui font le service du déjeuner ne sont pas les mêmes que ceux qui assurent celui du dîner. En revanche, pas question de tout offrir aux équipes sur un plateau d'argent... La lucidité du précepte de Miyamoto Musashi, le samouraï qui décida involontairement de mon avenir, ne quitte jamais mon esprit: "On doit croire en Bouddha, mais ne pas compter sur lui."

Thierry Marx, kendoka

Thierry Marx, kendoka

Avant cela une courte vidéo où Thierry Marx aborde le principe de management, pointant du doigt ses incohérences, dénonçant les brimades et refusant dans sa cuisine le rapport d'erreur qui est pour lui un frein, encourageant au contraire un rapport d'opportunité permettant à ses collaborateurs et/ou élèves d’être acteurs de leur travail.

Ci-dessous le documentaire "Enseigner & Former : l'Autorité" (en 4 parties, la dernière donnant un peu plus la parole à Thierry Marx)

Quelques extraits choisis :

  • L'autorité ça ne se décrète pas ça s'incarne.
  • Je vois des gens qui veulent enseigner mais qui sont déjà dans une espèce de répulsion de l'autre.
  • l'Homme ne résiste pas forcement au changement, il résiste à être changé.
  • Quand j'entre dans l'atelier, il est évident que j'ai choisi mon pas.
  • Je me bats dans les écoles hôtelières où l'on apprend encore à découper du canard (ce qui ne sert plus à rien) mais où l'on n'apprend pas à savoir se tenir, à savoir parler de manière audible et à savoir s'ouvrir aux autres.
  • Prendre autorité sur l'espace, comment me mouvoir pour pouvoir faire passer mon message.
  • je vais utiliser dans un dojo le sabre qui doit toucher juste, comme dans une salle de cours le verbe qui doit aussi toucher, dans une salle de restaurant toucher avec ce que j'aurai préparé et qui va pénétrer dans l'intimité du client.

Est-ce l’autorité est une caractéristique innée ? Comment l’autorité s’acquière ? Comment ne pas tomber dans le « trop d’autorité » ? Comment appliquer l’autorité juste en classe ?

Sans pour autant être blessante et humiliante, la critique fait partie de la transmission du savoir. Comment utiliser la critique tout en respectant l’élève?

Comment appliquer faire respecter les règles en cours dans un univers difficile ? Critique à la vision de la formation du type compagnonnage ?

L’avis de Thierry Marx, Grand Chef de la gastronomie française et formateur.

Pour enrichir le sujet, je ne résiste pas à l'envie de partager une interview tout aussi intéressante de Claude Onesta (sélectionneur charismatique de l'équipe de France de handball depuis 2000). Dans lequel il déclare entre autres :

" je suis un peu rebelle à l’autorité traditionnelle, celle conquise par l’obéissance. C’est une illusion qui génère de la frustration. Une autorité légitime et fondée ne me gêne pas, mais j’ai besoin de comprendre pour m’engager. En réalité, je suis plus anticonformiste que rebelle ! C’est peut-être pour cela que je délègue beaucoup. Déléguer, ce n’est pas perdre son autorité, c’est libérer les énergies. "

Les fabuleux résulats de l'équipe de France de handball suffisant à prouver l'efficacité de sa méthode.

Pour conclure et puisque que l'on cause, tout au long de ce billet, d'autorité et d’enseignement donc par conséquent d'une forme d’éducation, il est un sujet d'actualité qui trouve parfaitement sa place ici : la fessée.

je vous laisse écouter l'avis de la pédopsychiatre Edwige Antier sur cette pratique:

Quand vous apprenez à un enfant qu'on ne tape pas, vous lui donnez l'exemple.

Mais surtout je voudrais, à l'heure où les médias bruissent et se déchirent à propos du pour ou du contre la fessée comme "punition éducative", vous soumettre ce court extrait tiré du hagakure (traité à l'usage des samouraï du 18eme siècle), ouvrage que l'on ne peut pas soupçonner d’être une recueil destiné aux "bisounours".

Autorité & Enseignement, de Thierry Marx à la fessée !
Autorité & Enseignement, de Thierry Marx à la fessée !

Rédigé par Remi Samouillé

Publié dans #BUDO & BOUTS D'ARTS !

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