Le "kata du modèle vivant", l'art de l'immobilité en mouvement.

Publié le 20 Avril 2014

Cette semaine je suis tombé sur une belle vidéo évoquant le vécu d'une jeune femme "modèle vivant". Cela m'a renvoyé quelques années en arrière, l’époque de mon passage aux Beaux-Arts.

Fraichement sorti du Lycée l'une des nouvelles expériences que proposent ces études artistiques sont les séances en ateliers, de dessin, peinture et surtout sculpture, ce dernier medium me parla dès le premier cours.

Dans ces ateliers j'ai, pour la première fois, interrogé le rapport au corps non pas dans sa surface, mais dans la profondeur de la chair. Ce sont ces mêmes interrogations qui me mènent aujourd’hui sur les tatamis

La plupart du temps la pratique se bornait à un buste en plâtre érodé par le temps et les promotions précédentes, masse laiteuse et ébréchée moulée à jamais dans le déhancher du David de Michel-Ange. Parfois, d'autres objets inertes venaient élargir le catalogue que nos fusains charbonneux, nos glacis brossés et nos doigts gourds embourbés dans la glaise devaient tenter de reproduire.

Le "kata du modèle vivant", l'art de l'immobilité en mouvement.

Et puis venait le jour de la séance de modèle vivant.

Je me souviens d'avoir perçu ces séances comme la suite logique d'un rite codifié qui débutait par le passage sous les fourches Caudines de la sélection d'entrée à l'école, des centaines de postulants et au final 80 impétrants voyant les portes s'ouvrir.

Le "kata du modèle vivant", l'art de l'immobilité en mouvement.

Hiver 2000:

Vendredi matin, 8 heures, le froid est mordant, une salle aux allures de garage tenant lieu de salle de sculpture.

Le sol jonché de débris de terre sèche, de plâtre effrité, de fil de fer.

Chacun a sa sellette, son kilo de glaise rouge glacée devant les yeux.

Au centre de la pièce, une estrade carrée rehaussée par des moellons, recouverte d'une couverture, un tabouret, un petit radiateur, le modèle ajoutant à ce paysage des effets personnels tels qu'un petit réveil, un thermos ou une bouteille d'eau...

Un courte introduction du professeur annonce ce qu'il attend de nous.

Et puis vient l'entrée du modèle, en peignoir ; son irruption me fait penser à un boxeur ou à un sumo s'approchant du ring. le silence se fait aussitôt, et l'on se rend compte que l'on vient de croiser cette jeune femme devant l’entrée de l’école, emmitouflée dans un col roulé.

Elle était une inconnue sans importance et désormais les secondes s’égrainent avant qu'elle, du moins son corps devienne le centre de toute notre attention.

Comme l'on tire le rideau au théâtre, le voile tombe, et la relation à la nudité d'une inconnue se fait avec une simplicité déconcertante.

Avant la première séance, les plus fantasques fantasmes courent dans les couloirs, mais, dans le contexte, on prend conscience que l'on n'est pas au strip-tease, et que, à part deux ou trois ricanements d’étudiants en fin d’acné, on est face à un corps sans habits, point !

Pas d’irrépressible tension érotique, pas de gêne paralysante, pas vraiment de sentiment d’ambiguïté. Les acnéiques tentent encore deux trois regard lubriques mais la difficulté de produire un sein au couteau dans la terre aura vite raison de leur libido.

...

A l’instar de la vidéo, ce que je voudrais mettre en valeur ici, et qui concerne la quête de ce blog, porte moins sur les apprentis sculpteurs ou dessinateurs scrutant leur sujet, mais plutôt sur le cœur du sujet et plus précisément, la pratique, la discipline, du modèle vivant.

Plusieurs modèles, le plus souvent des femmes, parfois un homme, se succédaient au cours de l'année. Pourtant triés sur le volet, j'ai vu des modèles congédiés par mon enseignant de sculpture, en pleine séance de pose, leur demandant d'aller se rhabiller considérant qu'il y avait erreur de casting.

Autant en dessin la minceur peut être exploitée, autant en sculpture, les canons de la beauté contemporaine étaient rédhibitoire et afin de nous donner un support de travail adéquat le professeur sélectionnait les modèle les plus en chair. Car à moins de s’appeler Giacometti, sculpter un corps anorexique se révélait souvent d'un ennui mortel et produisait des silhouettes gressins sans vie.

L'une des modèles en particulier, semblable à la jeune fille de la vidéo, fut une sorte de star des ateliers. Elle arrivait dans son peignoir de satin, sans être particulièrement belle physiquement il se dégageait d'elle une aura, une présence qui illuminait nos cerveaux encore endormis.

Contrairement à ce que l'on peut penser, le modèle vivant n'est pas un bout de chair jeté à la meute. Bien souvent c'est lui qui dirige la danse. Chaque élève étant comme l’énième musicien d'un orchestre philharmonique, il interprète ce que l’enseignant et le modèle lui proposent, devenus à eux deux une figure de chef d’orchestre bicéphale.

Le tableau étant posé, venons en à la prouesse physique, comme il est dit dans la vidéo, une fois la pose choisie, parfois d'un inconfort flagrant, le modèle ne doit plus bouger surtout pendant le première phase de travail.

L'esquisse en dessin nécessite une immobilité parfaite, le va-et-vient du regard oblige une pose stable et légère, car un muscle crispé, qui nécessiterait d’être relâché au bout de quelques secondes du fait d'une crampe, changerait toute le modelé.

L'art de la pose se divise en deux pratiques selon la discipline:

Si la pose est faite face à des dessinateurs comme dans la vidéo, le modèle va devoir enchaîner les positions dans des intervalles de 1 à 5 minutes des formes codifiées, décidé par l’enseignant ou le plus souvent improvisés.

Il ne s'agit pas de faire n'importe quoi, un bon modèle connait les poses orthodoxes, il est parfois lui même un/une artiste, il se doit de parcourir l'histoire de l'art à l'aide de son corps, de la Grèce antique à la Renaissance jusqu'aux Romantiques etc etc.

Autant de manières de se dresser, de s’asseoir, de se coucher, j'y vois comme la réalisation d'un kata, il s'agit d'incarner la forme juste et de la rendre vivante, de faire saillir le muscle ou l'os que les artistes vont s'empresser de tracer ou d'ombrer.

Là, un triceps, la crête du bassin... Il ne doit pas y avoir de temps mort ou d’hésitation entre chaque pose, celle ci se réduisant parfois à quelques secondes pour encourager le crayon à aller a l’essentiel et cela parfois pendant plus d'une heure, il lui faut garder ceux qui reproduisent en tension, parfois même leur lancer des défis.

Le "kata du modèle vivant", l'art de l'immobilité en mouvement.

Dans le cas de la sculpture, la prouesse est différente. Tout d'abord la pose devra être gardée plus longtemps, au maximum sur une séance de 2 ou 3 heures, il y aura 2 propositions pas plus.

Une fois installée dans la pose, elle ne doit plus être modifiée car si le dessinateur reste sur son tabouret et dessine vite ce qu'il voit, de là où il se trouve.

Le sculpteur va venir prendre des mesures, il se déplace, il tourne autour, pour voir ce qu'il ne peut apercevoir de sa place, sans jamais toucher bien sûr.

Si la pose est modifiée, toute les cotes seront faussées. Cela nécessite de la part du modèle une parfaite connaissance de son corps, chaque muscle, chaque tendon doivent être maitrisés.

Cette fameuse reine des ateliers montait sur son piédestal et s’installait dans la pose avec une légèreté et un relâchement exceptionnel. Même les plus difficiles postures semblaient faciles, ses qualités d’équilibre, sa façon de gérer son centre de gravité, ne pouvaient que nous faire culpabiliser : nous qui n'arrivions même pas à faire tenir debout 1kilo de terre. Nos volumes s'affaissaient, les débuts de silhouette d'à peine 30cm de haut se cassaient sous leur poids mal reparti.

Quant à elle, elle restait là, immobile mais pas crispée ; lorsque l'on s'approchait, on pouvait percevoir sa respiration, calme, la vie qui maintenait la forme, parfois un frisson lui échappait (le radiateur n’était pas très puissant).

Si l'on parle parfois en art de "nature morte", le travail face à un modèle vivant est clairement l'art de la "nature vivante".

Elle n’était pas figée, en fait elle réajustait sa posture constamment mais de manière infime, cela était presque imperceptible, seul le jeu d'ombre et de lumière des néons trahissait les muscles qui œuvraient très souplement.

Kuroda sensei parle de "déplacer le poids à l’intérieur du corps". Je peux témoigner que le travail articulaire, musculaire, qui s’effectuait en profondeur rendait ses mouvement quasi "invisibles".

Aujourd’hui, encore plus, je me rends compte de la virtuosité qu'il faut pour être un bon modèle vivant.

Le "kata du modèle vivant", l'art de l'immobilité en mouvement.
Le "kata du modèle vivant", l'art de l'immobilité en mouvement.

On trouve dans les spiritualités extrêmes-orientales la phrase " l'immobile se disperse mais le mouvant demeure " je crois que cela s'accorde parfaitement à tout cela.

Du modèle vivant au budoka.

L'immobilité n'est en fait jamais une cristallisation de la forme, elle est une partie du mouvement, même sans bouger, par exemple dans une prise de garde rien n'est figé et si rien ne permet de percevoir un mouvement, la vie, le geste peut jaillir à tout moment sans heurt.

Or, on ne jaillit pas d'un lac gelé.

Même d'huile, une mer possède en elle les courants qui peuvent générer la vague.

Kono sensei en parle de la même manière lorsqu'il dit "être debout, plutôt qu’une immobilité, est quelque chose possédant de nombreux liens avec les autres mouvements. Marcher, courir, sauter et s’asseoir. C’est le point de départ à divers mouvements, fait le lien entre certains et constitue parfois le point d’arrivée pour d’autres. Bref, se tenir debout est en fait un mouvement très actif."

Lors du dernier stage en commun chez Farouk Benouali, je me souviens que Tangy Le Vourch, corrigeant ma position me fit ressentir de façon flagrante, en agissant sur moi, rajustant ma posture comme on peut le faire sur un volume de glaise, cette mise en vibration non figé de la position debout.

Pour finir, je tiens à souligner l'importance de la relation entre l'artiste et le modèle vivant, outre l'échange qui consiste pour le sculpteur ou le dessinateur, de tenter de faire corps avec le modèle, de devenir le corps de l'autre, de comprendre ce qui se passe à l’intérieur, le ressentir dans sa masse, ses tensions et ses tressaillements. Mais la forme délimitée de la silhouette que l’œil perçoit ne donne pas accès à l’entièreté du corps qui nous fait face.

Il y a une relation encore plus directe avec le modèle, que ce soit de son tabouret ou encore plus, lorsque l'on s'en approche, l’œil.

Les regards se croisent, on plonge ainsi dans l’état d'esprit de l'autre, le dernier Dragon "spécial aïkido" aborde le thème de la relation entre partenaires, le rapport Uke/Tori ou aïte etc. etc.

C'est parfois une relation du même ordre qui s’installe entre l'artiste et le modèle.

Comme dans les arts-martiaux, le modèle est en quelques sorte celui ayant le rôle de Uke (celui qui reçoit la technique). Derrière son apparente passivité, il est en fait celui qui guide la technique, celui qui permet l’étude juste, celui qui s'adapte au niveau du partenaire pour l'élever et non pas pour l’écraser.

Nombre de modèles amateurs pensent que le job consiste à se changer en statue, ou à se vautrer en attendant que les minutes passent.

Dans ce cas, autant acheter un poulet vidé au marché, il fera très bien l'affaire.

Ce genre de modèles me fait penser à ces partenaires, que chacun a eu l'occasion de croiser, qui ont pour but de prouver leur force, qui bloquent la saisie dans une raideur qui n'appelle aucune finesse dans la technique. Au pire, donnent envie de les gifler pour détendre la situation qui est vouée à rester bloquée ou dévier sur une stérile baston de camionneur.

...

  • Je suis infiniment reconnaissant envers les modèles vivants qui par la maitrise de cette discipline, m'ont permis d'apprendre, d’expérimenter, d'avancer dans l’étude du corps grâce à la connaissance qu'ils avaient du leur.
  • Je suis infiniment reconnaissant envers les partenaires qui, aujourd’hui, par leur écoute, leur ouverture, leur réceptivité, me permettent de poursuivre cette étude au travers de mon propre corps et du leur.


Et au fond si l'on retourne la métaphore:

Uke/Tori, Aïte : sont dans l'idéal deux modèles vivants, se donnant la possibilité mutuelle d’élaborer un modelage en harmonie... en musubi et awase.

...


Je ne sais pas si cette manière de voir les choses fera écho à d'autres pratiquants, mais je crois que les pratiques artistiques et les pratiques martiales interrogent souvent des principes communs et qu'aller y piocher ne peut qu'être une source d'enrichissement mutuel. c'est en tout cas l'intention de ce blog.

Rédigé par Remi Samouillé

Publié dans #BUDO & BOUTS D'ARTS !

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Commenter cet article

pfelelep 16/08/2015 08:40

peintre et prof de modele vivant a hongkong, je plussoie en tout.
Merci de ce tres bel article qui me ramene en arriere, avec des souvenirs tres similaires.

Philippe

Remi Samouillé 16/08/2015 10:06

Merci pour la lecture, votre commenraire et votre plussoiement ;-)
Remi

Le Centre de ressources du modèle d'art 29/12/2014 21:29

Merci pour ce très bel article, votre sensibilité, et ce regard si juste. Avoir le rôle de Uke est une grande chance pour certains d'entre nous, un vrai choix de vie et d'approche du monde… :) Au plaisir de vous rencontrer peur-être un jour.

Remi Samouillé 30/12/2014 10:54

Merci beaucoup pour la lecture et votre commentaire.
Heureux d'avoir rendu hommage à un art qui permit de modeler le mien.
Un choix de vie, une façon d’être au monde... voila ce que le modèle et le modeleur partagent au cœur de l'Art.
Au plaisir de se rencontrer pour poursuivre cette... méditation. :)

Patrick Bellaiche 20/07/2014 23:58

Bonjour Remi, et à tous, Oui Remi parler de l'intelligence du corps c'est bien, mais nous devons aussi savoir le protéger et nous protégés des risques psychosociaux liés à la pression constante de notre milieux professionnels. Tu le dis toi même "il faut savoir garder la pose sans bouger d'un poil" dans de mauvaises conditions c'est très pénible et c'est nous manquer de respect! Nous sommes en grande majorité des travailleurs à revenus modestes, astreints à une grande précarité, à des contraintes horaires, et à une importante mobilité géographique. À la nudité et à la promiscuité avec les élèves quand l'espace entre les élèves et la sellette est insuffisant. Nous sommes souvent marqués(es) par une tension émotionnelle, une usure physique et psychologique liée à des contraintes horaires entre les rendez-vous.  Nous sommes en constantes recherches d'excellences et de travail. La précarité de notre métier nous places dans la crainte permanente de ne plus être engagés qui génère un stress intense, qui s'il n'est pas tempéré par une hygiène de vie équilibrée, nous prédisposes aux effets psychosomatiques, à des troubles d'irritabilités, du sommeil, et à un état dépressif. On peut sublimer notre métier, mais il faut aussi dire qu'on est plus au moyen-âge, le métier a évolué, il faut le faire avancer.
Cordialement
Patrick Bellaiche

Remi Samouillé 21/07/2014 18:37

Bonjour Patrick,
Il était en effet utile de mettre en lumière cet autre regard !
Le message est passé ;-)
cordialement
Remi

Patrick Bellaiche 05/07/2014 21:04

. Bonjour à tous,

Je me présente, je m'appelle Patrick Bellaiche, je suis modèle d'art depuis quinze ans.
Je lis les témoignages des collègues modèles d'art, il semble que le rapport au corps, les clichés et les fantasmes sur le métier, mais pour ainsi dire jamais sur la souffrance du corps qu'exige notre métier pour tenir la rectitude de la pose, les tensions et les pressions exercées sur le squelette, sur les quelques centimètres carrés d'os et de chaire en appuis.
Notre métier n'étant pas reconnu, nous n'avons pas de suivi par la médecine du travail, et nous échappons à l'évaluation des risques d'accidents de travail et de maladie professionnelle.
Il faudrait que les organisateurs de cours de croquis d'après-modèle d'art comprennent qu'un tatami protège les articulations, et absorbe les pressions des parties du corps en appuies.
Et que les draps doivent être systématiquement changés pour des raisons évidentes d'hygiènes.
Regardez sur les photos les modèles posent sur des tissus à même la sellette, c'est ça qu'il faut changer. J'espère que je n'ai pas été trop long.
L'association des modèles d'art de France a déposé un avant-projet de statut de modèle d'art au Ministère de la Culture en France, ainsi qu'un rapport sur les risques d'accidents de travail et de maladies professionnelles

Cordialement

Patrick

Remi 06/07/2014 02:24

Bonjour Patrick,
L'article se veut comme un hommage en abordant plus leur intelligence du corps que la problématique des conditions de travail du modèle vivant ... mais le complément d'info est instructif...
Merci pour la lecture.
cordialement,
Remi