Adieux à Nishioka sensei, souvenirs de Pascal Krieger

Publié le 6 Mars 2014

Le 8 février 2014 décédait Nishioka Tsuneo (西岡常夫) senseï

Expert en Jodo (la voie du bâton) de l’école Shinto Muso Ryu.

Nishioka Tsuneo (西岡常夫) senseï

Nishioka Tsuneo (西岡常夫) senseï

Je ne pratique pas cette école, mais j'ai eu la chance de croiser la route et le bokken avec Pascal Krieger l'un de ses plus grands représentants en Europe.

Pascal Krieger

Pascal Krieger

Il reçut, des mains de Maître Nishioka, le Menkyo Kaiden de Shinto Muso Ryu Jodo et devint responsable du développement du Shinto Muso Ryu Jodo en Europe. Il est également maître de Shodo (Voie de l'encre), pratiquant également l'Iaïdo, le Kenjutsu et le Judo.

Mots d'adieux de Pascal Krieger à Me Nishioka

Mots d'adieux de Pascal Krieger à Me Nishioka

Pascal Krieger exécutant Kodachi no Ran-ai avec Me Nishioka à Sydney en 1997

Pascal Krieger exécutant Kodachi no Ran-ai avec Me Nishioka à Sydney en 1997

Je veux surtout, dans ce billet, mettre en lumière quelques mots de Pascal Krieger issus de l’excellent film-portrait qui lui est consacré "2 ou 3 choses que je sais du BUDO", dans lequel il aborde, entre autres, les apports techniques de Nishioka sensei, ainsi que le vécu avec celui qui prenait sa place en tant que maître en Europe .

(Le film "2 ou 3 choses que je sais du BUDO" est disponible en trois parties ici )

Voila comment Pascal Krieger aborde la partie consacrée à Me Nishioka :

[...]
Dans le cadre d'un enseignement traditionnel, tel que le budo, un maître est nécessaire ; sans cela on se fourvoie très facilement. Avoir un maître c'est avoir l'assurance qu'on est toujours sur le bon chemin, car on a vite fait de dévier. Me Nishioka a été ce maître qui nous a remis sur la voie de manière joviale et sympathique. Un des rares maîtres qui, en dehors du dojo, était encore digne de ce nom. Un monsieur très intelligent, très ouvert, toujours curieux et d'une grande politesse. Nous avons à apprendre de lui autant à l’intérieur qu'à l’extérieur du dojo.
...
Il nous a apporté une cohérence technique et a changé deux choses très importantes qui sont le ma-ai, c'est-à-dire la distance entre les adversaires et le timing, les techniques étant faites de manières beaucoup plus pointues, beaucoup plus précises que ce que nous faisions avant. Il a mis le doigt sur le fait que l'on ne court pas après son adversaire, on frappe là où il est, celui-ci va bien entendu éviter le mouvement, mais on ne va pas anticiper sa fuite pour lui courir après.
...
Lorsque Me Nishioka est arrivé, les correction techniques m'ont posé beaucoup de problèmes au début, mais je dois dire que j'ai aussi eu un problème d'ego, un problème personnel. Je perdais mon statut. D'un seul coup Nishioka était le maître et Krieger était juste le numéro deux. C'est une chose qui n'a pas été facile, en tout
cas au début, mais c'est une chose que j'ai su surmonter, que j'accepte maintenant totalement.

Me Nishioka ne m'a d'ailleurs jamais écrasé, il m'a toujours respecté. Il tenait à ce que "tous les gens qui dépendent de toi doivent passer par toi, je ne veux personne qui viennent me voir en me disant je suis avec Krieger mais je viens vous voir, vous."
.
..
Il appelait ça SUJI WO TÔSU qui signifie :

il faut passer par le tranchant de la lame, il ne faut pas passer à côté.
[...]

Outre l'hommage à l'enrichissement technique du Jodo européen, de la part de Me Nishioka, je trouve intéressant et émouvant cette confidence de Pascal Krieger sur ce problème d'ego inter-maître.

A l'heure où la plupart des organes fédéraux s’étripent en guerres intestines, ce genre de témoignage montre la possibilité d'un autre visage des relations dans les pratiques martiales.

Sans nier le poids de l'humain, composant inévitable, même dans de nobles pratiques, l’expérience personnelle que Pascal Krieger nous confie, permet à mon sens, d'apercevoir un horizon un peu plus vaste, au-dessus des pâquerettes et des querelle de clochers.

L'expression de Me Nishioka sur le fait de passer par le tranchant de la lame m'a irrésistiblement rappelé un épisode du recit de Chrétien de Troyes "Lancelot ou le chevalier à la charrette":

" Pour parvenir au château où Méléagant retient captive la reine Guenièvre, Lancelot doit affronter l'épreuve du Pont de l'épée : c'est une épée acérée traversant une eau menaçante...
Quand ses compagnons l'eurent solidement équipé, Lancelot leur demanda de partir, ils le quittèrent donc et traversèrent la rivière en emmenant son cheval. Lancelot alla droit à la lame, regarda vers la tour où la reine était emprisonnée et s'inclina vers elle. Après, il se signa, et mit son écu derrière son dos pour qu'il ne le gêne pas. Il monta alors à califourchon sur la lame, avec tout son équipement, car il ne lui manquait ni haubert, ni épée, ni chausses, ni heaume. Ceux qui l'observaient de la tour en étaient tout ébahis. Et aucun vraiment ne savait qui il était, mais ils virent bien qu'il se traînait sur l'épée tranchante à la force de ses bras et en la serrant de ses genoux. Le fil du fer ne manqua pas de faire jaillir le sang de ses pieds, mains et genoux, mais il ne s'arrêta ni pour le péril de l'épée sur laquelle il se traînait, ni pour le danger que constituait l'eau mugissante et sombre. En effet, il regardait plus vers la tour que vers l'eau et il ne se souciait ni de ses blessures, ni de ses douleurs, car s'il pouvait atteindre la tour, il guérirait de tous se
s maux."

Enluminure de l'épreuve du Pont de l'épée

Enluminure de l'épreuve du Pont de l'épée

J'avoue en écrivant ces lignes ne pas avoir fini de digérer le parallèle qui a surgi, de la lecture des mots de Me Nishioka, mêlé avec le souvenir de l'allégorie de Chrétien de Troyes.

Mais j'ai souvent le sentiment que s'engager dans la pratique budo revient à franchir un abîme sur le fil de la lame vers une tour imprenable.

Je ne sais quelle Guenièvre attend sur l'autre rive?

Qu'importe, franchissons !

Rédigé par Remi Samouillé

Publié dans #PORTRAIT, #BUDO & BOUTS D'ARTS !, #BUDO

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t-t 24/10/2014 19:17

Le documentaire "Deux ou trois choses que je sais du budô" est consultable en trois parties sur DailyMotion (avec l'aimable autorisation de Pascal Krieger, parait-il), la première est ici :

http://www.dailymotion.com/video/x24shf2_2-ou-3-choses-que-je-sais-du-budo-p-krieger-part-1_sport

Le Grillon 07/03/2014 14:31

Mis à part les termes techniques qui me dépassent, c'est un véritable enseignement de VIE, un vrai bonheur. Merci continue...