Murakami Haruki, la double voie de l'encre et de la sueur

Publié le 11 Février 2014

La couverture d’un bouquin attira un jour mon œil au hasard d’une vitrine.

Son titre Autoportrait de l’auteur en coureur de fond (走ることについて語るときに僕の語ること), d’Haruki Murakami résonna comme un écho à mon quotidien de thésard et de pratiquant d’art martiaux.

La quatrième de couverture annonçait « Le 1er avril 1978, Haruki Murakami décide de vendre son club de jazz pour écrire un roman. Assis à sa table, il fume soixante cigarettes par jour et commence à prendre du poids. S'impose alors la nécessité d'une discipline et de la pratique intensive de la course à pied. »

Murakami Haruki, la double voie de l'encre et de la sueur

J'aime à croire que certains livres apparaissent dans nos vies, pile aux moments où ils font le plus sens, j'ai souvent fait l’expérience de ce phénomène et ce fut le cas pour celui ci.

Ces dernières années mes journées se partagent entre la sédentarité studieuse de l’écriture, engoncé dans le carcan immobile chaise/bureau et les occasions de m’en évader pour mettre le corps en mouvement. Occasions que je saisis dès qu’elles se présentent, soit en montant sur les tatamis, soit en m’enfonçant dans la forêt, parcourant les plateaux du Pilat ou encore en m’attelant à divers travaux physiques de préférence en extérieur.

Cette alternance d’activités qui semblent opposées, interroge régulièrement en moi l'intuition d'une possibilité de mettre en relation de manière cohérente le travail d’écriture et la pratique du corps.

L'équilibre de l'encre et de la sueur en une seule Voie.

Lors de mon passage aux beaux-arts les rapports que peuvent entretenir le travail artistique (dit œuvre de l'esprit) avec l’acte physique me paraissaient déjà indispensables à la production d’œuvres d'art dignes de ce nom. Que ce soit en dessin, peinture, sculpture, photo, vidéo, musique, poésie... l’engagement du corps dans la réalisation d’un projet a priori intellectuel, donne souvent (encore une fois ce n’est que mon avis) un résultat plus vibrant, plus vivant, qu’un simple jeu de concepts joliment encadrés.

Il existe dans la culture japonaise le Bun Bu ryôdô, expression japonaise, évoquant l’union des voies martiales et artistiques. J’aurai sans doute souvent à revenir sur ce principe qui me tient à cœur, en abordant les figures qui, à mon sens, incarnent cet élan.

Haruki Murakami, à travers cet ouvrage, se révèle, à sa manière un représentant du Bun Bu ryôdô.

Tous les bloggeurs-budoka pourront témoigner qu'écrire sur sa pratique est une discipline en tant que telle. De nombreux pratiquants écrivent leurs impressions d’entraînement, du simple aide-mémoire d’après stage, aux carnets personnels d'experts de renom, d’hier et d’aujourd’hui. Il existait d'ailleurs une tradition du journal à l’époque des samouraïs dans lesquels ils y abordaient les affaires administratives du clan, leurs impressions sur l’époque, ainsi que parfois, des réflexions sur leur pratique des Budo. Certains ont survécu au temps, d'autres par choix, ou au grè des affres de l'Histoire, ont disparu, on ne peut qu'imaginer ces pages noircies de fulgurantes réflexions dans le secret des dojo.

"Je suis un japonais ordinaire qui aime écrire et courir." Haruki Murakami

"Je suis un japonais ordinaire qui aime écrire et courir." Haruki Murakami

Murakami, n’est pas un budoka dans le sens où il ne pratique pas d’arts martiaux mais les pages sur son activité de romancier-marathonien abordent des thèmes fondamentaux, tant pour l’adepte d'arts martiaux, que pour celui qui s’adonne à l’exercice de la création ou plus généralement à toute personne qui prend du recul sur ce qui anime sa vie.

Les premières pages s’ouvrent sur un avant-propos qui tisse les origines de l’objet. Pourquoi écrire un livre sur la course à pied lorsque l’on est un auteur ? Pourquoi et comment écrire sur son quotidien, qui plus est son activité physique journalière ?

Citant Somerset Maugham « Il y a de la philosophie même quand on se rase » Murakami s’inscrit dans la perception que même un geste anodin, finit par sa répétition quotidienne à se transformer en « un acte qui relève de la méditation ».

Sentant le besoin d’écrire, il laisse pourtant passer une dizaine d’années avant de rédiger son ouvrage, ne sachant pas comment appréhender le thème de courir. Quel angle choisir ? Il se jette finalement dans l’aventure à partir de l’été 2005, fragments par fragments, il se dit que la meilleurs manière est d’écrire « ce qu’il ressent, de le retranscrire tel quel, honnêtement, directement ». La majeure partie, confie-il, reflète son état d’esprit du moment « […] écrire franchement sur le fait de courir, c’est je crois également écrire franchement sur moi-même en tant qu’homme » il achève la rédaction à l’automne 2006.

Sans prétendre rédiger une somme philosophique, il réalise une forme de « retour d’expérience », un travail d’écriture et de réflexion dont « le pivot est l’acte même de courir »

Le prologue se conclue par l'avertissement que les résultats de ses impressions de coureur sont des leçons apprises de manière tout à fait personnelle, en mettant son corps en mouvement.

Cela me fait penser à ce que répond Kono senseï lorsqu'on l’interroge sur ce qui l'a pousser à pratiquer les arts martiaux :

"Je voulais comprendre la nature fondamentale de l'être humain, découvrir ce qu'est son état naturel. Généralement c'est dans la religion ou les philosophies que l'on cherche des réponses à ce genre de questions je suppose. Mais j'ai voulu le comprendre dans mon corps."

Kono Yoshinori senseï

Plutôt que de disserter et décortiquer chapitre par chapitre le livre, je préfère mettre en avant un passage où Murakami répond à la question qu’on lui pose à chaque interview :

« Quelle est la qualité la plus importante que doit posséder un romancier ? »

Cet extrait aborde la pratique de l'homme de plume en relation avec son expérience de marathonien. Cependant les trois points (Talent - Concentration - Persévérance) sur lesquels il s’appuie, peuvent s’appliquer à n’importe quelle pratique dans laquelle on décide de s’engager... corps & âme.

Je vous laisse juge :

Murakami Haruki, la double voie de l'encre et de la sueur
Murakami Haruki, la double voie de l'encre et de la sueur
Murakami Haruki, la double voie de l'encre et de la sueur

Le livre aborde aussi avec simplicité et poésie son ressenti durant ses entrainements et les courses auxquelles il a participé, exposant son cœur et ses tripes dans l'effort. Je ne peux que vous conseiller cet ovni littéraire, sorte de journal/essai très agréable à lire. Je ne lis pas tellement de romans contemporains mais si tant est qu'un journal puisse être défini comme le roman du quotidien, il m'a ouvert au monde et au style de Murakami sous l'angle particulier du vécu, attisant ma curiosité à propos de ses œuvres de fiction.

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Quittons nous sur les mots d'un autre artiste de la course à pied, professionnel lui, un personnage dans la discipline de l'ultra-trail dont il est un des seigneurs, courant torse nu, sans camelback, GPS ou iPhone, pionnier du style dit minimaliste c'est à dire courant avec des chaussures dont la semelle est réduite à son minimum, permettant un rapport direct au sol, tout en sensation.

Lui aussi, à sa manière, questionne bien plus que le seul domaine de sa discipline.

« La course à pied prend une place énorme dans ma vie, c’est le lot de toute passion. Si je voulais être vraiment objectif, je dirais que ça me prend en effet trop de temps dans la vie.

Mais je crois aussi qu’il y a trop de gens qui passent leur vie sans but précis, ou alors à faire toujours plus d’argent en se persuadant qu’ils font cela pour leur famille alors que c’est juste le système qui le veut, de telle sorte que l’illusion de la croissance économique éternelle peut se poursuivre.

Donc ça me prend peut-être un peu trop de temps mais avec un "trop" entre guillemets, car le trop dans ce cas n’est pas nécessairement une mauvaise chose.»

Anton Krupicka

Anton Krupicka : le poète de la foulée

Rédigé par Remi Samouillé

Publié dans #BUDO & BOUTS D'ARTS !, #COIN LECTURE

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J
Salut Remi,<br /> <br /> Merci pour les conseils de lecture je le mets aussi dans mon interminable liste d'attente:)<br /> <br /> A bientôt <br /> <br /> Julien
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R
Salut Julien,<br /> On en est tous là ... tant de livres à lire et des journées de 24h<br /> :)<br /> A bientôt<br /> Remi
L
Un régal, ce n''est pas une découverte! Je trouve que ça relève du défi ? <br /> Quant à la non croissance économique abordée explicitement par Anton Krupicka, elle appelle, à mon sens, un vaste débat. Et je n'ai pas de réponse claire dans mon cheminement actuel...
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L
En lisant cet article très intéressant, j'ai repensé à un film britannique de 1962, d'après une nouvelle d'Alan Sillitoe &quot;La solitude du coureur de fond&quot;. La course de fond est vraiment un symbole très fort de solitude!!!
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R
Murakami aborde aussi le caractère solitaire de la course a pied et de l’écriture <br /> <br /> &quot; ... Je suis le genre d'homme qui aime faire les choses tout seul ... je n'estime pas difficile de passer chaque jour une heure ou deux a courir seul sans parler a personne, pas plus que d’être installé seul a ma table quatre ou cinq heures durant ... &quot;<br /> <br /> &quot; ... Ma solitude me protège mais en même temps me meurtrit ... sans cesse de l’intérieur ... je dois mettre mon corps en mouvement ... afin de guérir la solitude ... au fond de moi ... &quot;<br /> <br /> Mais j'ai freiné le coté fiche de lecture pour ne pas tout révélé et laissé le plaisir de la lecture.
A
Salut Rémi,<br /> <br /> Très intéressant, d'autant plus que je suis en tain d'écrire un post sur le livre de Killian Jornet &quot;Courir ou mourir&quot;, qui est également une sorte de journal intime :-) merci pour la référence!<br /> <br /> Amicalement, <br /> Alex
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R
Salut Alex,<br /> Je ne connais pas son livre, je note à mon tour la référence ;)<br /> Merci pour la lecture<br /> Amicalement,<br /> Remi
E
Marrant... j'avais en tête un article sur Murakami et son &quot;portrait de l'artiste en coureur de fonds&quot;...<br /> J'ai adoré ce livre! Et Krupicka aussi!<br /> Les grands esprits se rencontrent :)<br /> Erwan
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R
:)<br /> Je le fomentais aussi depuis un petit moment... mais je sentais que je pouvais écrire des tonnes a son sujet. <br /> J'ai préféré faire &quot;court&quot; ;) ... juste donner l'envie de le lire ... <br /> Merci pour la lecture, désolé d'avoir coupé l'herbe sous le pied :/<br /> Remi